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30 Vigango – Denver Museum of Nature and Science et Kenya

Le 19 février 2014, le Denver Museum of Nature and Science a remis 30 vigango – statues de bois gravées à la mémoire des ancêtres des Mijikenda – au gouvernement kenyan.

 

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Citation: Laetitia Nicolazzi, Alessandro Chechi, Marc-André Renold, « Affaire 30 Vigango – Denver Museum of Nature and Science et Kenya », Plateforme ArThemis (http://unige.ch/art-adr), Centre du droit de l’art, Université de Genève.

Le 19 février 2014, le Denver Museum of Nature and Science a remis 30 vigango – statues de bois gravées à la mémoire des ancêtres des Mijikenda – au gouvernement kenyan. Les objets vont être confiés au Musée national du Kenya en attendant que les autorités décident de partir ou non à la recherche des particuliers propriétaires originaires des vigango en question.

 

I. Historique de l’affaire

Demandes de restitution post 1970

  • Dans les années 1980, de nombreux vigango,[1] objets sacrés pour les Mijikenda,[2] transitent du Kenya vers les Etats-Unis où ils sont acquis par des collectionneurs, parmi lesquels des célébrités hollywoodiennes.[3] La plupart de ces sculptures sont dérobées par des jeunes kenyans sans emploi qui les vendent à des magasins pour touristes qui eux-mêmes les revendent à des marchands d’art.[4] Ernie Wolfe III, propriétaire de la Ernie Wolfe Gallery à Los Angeles, est connu pour avoir vendu de nombreux vigango.[5]
  • Au début des années 1990, le gouvernement kenyan fait connaître son opposition à cette mode. En conséquence le commerce des vigango diminue et plusieurs centaines de ces objets ont été donnés à des musées américains par les collectionneurs.[6]
  • En 1990, l’acteur Gene Hackman et le producteur Art Linson donnent au Denver Museum of Nature and Science 30 vigango.[7] Ces vigango, n’ont jamais été exposés publiquement.[8]
  • En 2003, les anthropologistes Monica L. Udvardy, Linda L. Giles et John B. Mitsanze publient un important article dans le journal American Anthropologist déplorant le trafic des vigango et attirant l’opinion publique sur ce sujet.[9] Cet article a également eu pour effet d’attirer l’attention d’un conservateur du Denver Museum qui a initié des recherches quant à l’origine des vigango détenus par cette institution. Ces recherches ont abouti à la conclusion que les vigango avaient été volés à leurs propriétaires originaires.[10]
  • Suivant cette découverte, le Museum s’est attelé à écrire au gouvernement kenyan pendant cinq années afin d’exprimer son désir de lui remettre les 30 vigango de sa collection.[11]
  • Le 19 février 2014, les 30 vigango en cause ont été remis au gouvernement kenyan. A leur retour au Kenya, les objets seront exposés au Musée National du Kenya.[12]

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II. Processus de résolution

Initiative spontanée

 

  • Dès lors que les conservateurs du Denver Museum of Nature and Science se sont rendu compte que les vigango présents dans les collections du musée avaient probablement étaient volés, ils ont cherché à les remettre au gouvernement kenyan.[13]

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III. Problèmes en droit

Infraction pénalePropriété

  • Les vigango font l’objet de nombreux vols car ils sont simplement plantés dans la terre près des tombes et ils sont souvent laissés sans surveillance. Par ailleurs, les Mijikenda déménagent plusieurs fois au cours de leur vie et laissent derrière eux leur vigango. Cependant, il ne s’agit pas là de circonstances pouvant justifier leur enlèvement en droit kényan. En effet, les Mijikenda n’ont nullement l’intention d’abandonner ces vigango, ils ne font que respecter leurs traditions qui interdisent tout déplacement de ces sculptures. La preuve en est que les familles retournent occasionnellement auprès de leur vigango afin d’effectuer certains rituels destinés à leur attirer la grâce des dieux par l’intermédiaire de leurs ancêtres.[14] Dès lors, il est nécessaire de qualifier l’enlèvement de ces sculptures de vol même si elles donnent l’impression d’avoir été abandonnées ou « désactivées ».[15]
  • Le gouvernement de la République du Kenya n’a jamais formellement interdit l’exportation des vigango qu’il ne considère pas comme inaliénables, contrairement aux Mijikenda.[16] Qui plus est, les vigango ne sont pas considérés comme des antiquités et ne bénéficient pas de la législation nationale qui leur est applicable.[17] En conséquence, l’exportation de ces objets traditionnels ne peut pas juridiquement être considérée comme illicite.[18]
  • Qui plus est, le Kenya n’est partie ni à la Convention de l’Unesco concernant les mesures à prendre pour interdire et empecher l’mportation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels de 1970, ni à la Convention Unidroit sur les biens culturels voles ou illicitement exportes de 1995, et n’a signé aucun accord bilatéral avec les Etats-Unis, ce qui fait que le gouvernement ne dispose d’aucune base juridique pour demander le retour des vigango.
  • Seuls les Mijikenda, en tant que particuliers victimes d’un vol, pourraient tenter d’obtenir la restitution de leurs vigango. Néanmoins, ces actions – à considérer que les Mijikenda disposent des moyens techniques, humains et financiers pour retrouver, identifier les objets leur appartenant et agir en justice – pourront être entravées par des délais de prescription si le possesseur actuel du bien est de bonne foi.[19] Ainsi, il faut plutôt considérer que le Musée de Denver « remet » les vigango au gouvernent kenyan.

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IV. Résolution du litige

Restitution sans condition – Donation

 

  • Le 19 février 2014, le Denver Museum of Nature and Science a officiellement remis – ou « donné » selon si l’on considère que le Kenya a ou non réclamé ces objets – 30 vigango au gouvernement de la République du Kenya. La cérémonie était présidée par le maire de Denver, Michael Hancock, et le gouvernement kenyan représenté par l’ambassadrice kenyan aux Etats-Unis, Mme Jean Kamau, accompagnée d’une délégation de Nairobi.[20]
  • Les détails de l’accord n’ont pas été divulgués mais il semble que le Musée de Denver ait pris tous les frais à son compte, y compris la facture de 10.000 $ correspondant au montant nécessaire pour rapatrier les vigango au Kenya.[21]
  • A leur retour au Kenya, les objets seront confiés au Musée National du Kenya. Les autorités ne semblent toutefois pas encore avoir décidé si elles partiront à la recherche des propriétaires originaux des vigango, si les objets seront exposés dans un musée, ou si elles les laisseront tranquillement se décomposer comme dans la tradition des Mijikenda.[22] La première de ces possibilités – la recherche des propriétaires originaires – représente une tâche de grande ampleur car ceux-ci ne disposent pas de titres de propriété, rarement de photos et qu’il n’existe pas d’inventaire. Toutefois, très peu de spécialistes sont capables de réaliser des vigango et chacun a son propre style, ce qui peut permettre d’identifier l’auteur de la statue[23] et donc de déterminer avec plus de précision d’où l’objet provient.
  • A noter que même si les vigango sont restitués à leurs propriétaires originaires, ils ne pourront pas, selon les traditions des Mijikenda, jouer leur rôle protecteur.[24]

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V. Commentaire

 

  • Les spécialistes du sujet estiment que plus de 400 vigango se trouvent aujourd’hui dans des musées américains.[25] Sur ce nombre important, seuls une soixantaine ont été rapatriés au Kenya et ce grâce aux efforts des anthropologistes Monica L. Udvardy, Linda L. Giles et John B. Mitsanze. En effet, le 20 juin 2007, le Musée de l’Etat de l’Illinois à Springfield et le Musée de l’Université d’Hampton en Virginie ont chacun remis aux autorités kenyanes un kikango leur appartenant.[26] Le même mois, 9 vigango faisant cette fois partie d’une collection d’art privée hollywoodienne (celle de Lewis and Jay Allen) ont également été remis au gouvernement kenyan.[27] Finalement, en janvier 2014, l’Université de l’Etat de Californie a remis ses 27 vigango aux kenyans. Ces restitutions semblent s’inscrire dans un mouvement plus large de rapatriement d’objets autochtones provoqué par l’importance accordée aujourd’hui aux objets tribaux qui ont un caractère spirituel, parmi lesquels des objets créés par les amérindiens comme ceux des Hopi ou des Apaches.[28]
  • Ces « restitutions » n’ont été dictées par aucune base juridique mais plutôt par des questions d’éthique ou de « justice culturelle », selon l’expression de Derek Fincham.[29] Il semblerait que les institutions prennent désormais en compte le fait que pour les Mijikenda, le vol de l’un de leurs vigango s’assimile à un sacrilège[30] qui apportera le malheur à la famille concernée et à ses descendants. La preuve en est donnée par le fait que certains voleurs s’adonnent à des contre-rituels.[31] Comme l’a très justement exprimé le conservateur du Denver Museum : « Museum stewardship today is not just about things but also people, and not just about preserving static cultural objects but also contributing to the cultural survival of living communities ».[32]
  • En attendant que de nouvelles règles éthiques ou légales découragent le trafic des vigango et donc rendent les vols de ces objets inutiles, les Mijikenda recourent à des initiatives locales pour combattre ce fléau. A titre d’exemple, ils les érigent dans du goudron plutôt que de les planter simplement dans la terre et les sculpteurs ont commencé à créer des vigango destinés à la vente commerciale pour prévenir le vol des véritables vigango sacrés.[33]

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VI. Sources

a. Doctrine

  • Brown Jean Lucas, Mji Kenda Grave and Memorial Sculptures, in African Arts, Vol. 13, No. 4 (août 1980), pp. 36-29 et 88.
  • Fincham Derek, Justice and the Cultural Heritage Movement: Using Environmental Justice to Appraise Art and Antiquities Disputes, in Virginia Journal of Social Policy and the Law, Vol. 20:1, automne 2012, pp. 44- 95.
  • Udvardy Monica L., Giles Linda L., Mitsanze John B., The Transatlantic Trade in African Ancestors: Mijikenda Memorial Statues (Vigango) and the Ethics of Collecting and Curating Non-Western Cultural Property, in American Anthropologist, Vol. 105, No. 3 (September 2003), pp. 566-580.

b. Médias

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[1] Les vigango (kigango au singulier) sont des statues en bois érigées par les Mijikenda sur les tombes de certains de leurs ancêtres si ceux-ci viennent troubler la tranquillité de la famille. Les Mijikenda investissent des sommes très importantes pour faire sculpter un vigango ainsi que pour les cérémonies destinées à accompagner son implantation vers les tombes car ces rituels doivent permettre d’apaiser les esprits et de sauver la famille de ses malheurs. Plus que des simples stèles funéraires, ces sculptures incarnent les esprits de leurs ancêtres et sont considérées comme un membre de la famille. Cf. Brown, pp. 36-39, 88; et Udvardy, Giles, Mitsanze, pp. 566-580.

[2] La population des Mijikenda (littéralement les « neuf tribus ») est constituée des neuf tribus qui sont établies le long des côtes du Kenya, du nord de la Tanzanie et de l’arrière-pays. Ces différentes tribus partagent une même langue, une même culture et ont une histoire commune.

[3] Mashberg, Denver Museum Returns Artefacts to Kenyan Government, L. 27-28.

[4] Lacey, L. 67-68; Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L. 82-86.

[5] Lacey, L. 27-28. Voire aussi Udvardy, Giles, Mitsanze, p. 571 (selon ces auteurs, ce collectionneur serait la source de 90% des vigango possédés en 2003 par les musées américains).

[6] Mashberg, Denver Museum Returns Artefacts to Kenyan Government, L. 27-29.

[7] Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?

[8] Jones, L. 28-29.

[9] Udvardy, Giles, Mitsanze.

[10] Halperin, Pes, L. 6-8, 10-12.

[11] Ibid., L. 14-15, et Jones, L. 4-5. Cependant, les opinions semblent diverger sur ce point, certains auteurs étant d’avis que le Musée n’a jamais souhaité restituer les vigango, allant à l’encontre du Kenya qui en aurait demandé la restitution. Cf. Mutiithi, L. 13-14, ou encore Mashberg, Denver Museum Returns Artefacts to Kenyan Government, L. 9-11.

[12] Mashberg, ibid., L. 7-8, 14-16.

[13] La négociation de l’accord a été facilitée par le fait que les villes de Denver et Nairobi sont partenaires dans le programme Sister Cities International. Jones, L. 18-19.

[14] Udvardy, Giles, Mitsanze, p. 568.

[15] Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L. 82-86.

[16] Udvardy, Giles, Mitsanze, p. 573.

[17] Pflanz, L. 62-63; Fincham, p. 93.

[18] Cette situation n’a pas été modifiée par l’adoption du National Museums and Heritage Act de 2006. Pflanz, L. 70.

[19] En droit américain, en vertu de l’adage nemo dat quod non habet, lorsqu’un bien meuble a été dérobé à son propriétaire, il ne pourra jamais faire l’objet d’un nouveau titre de propriété valide. Toutefois, puisque l’action du propriétaire originaire en restitution est limitée dans le temps, l’acquéreur de bonne foi d’un bien volé pourra s’opposer à cette action en invoquant sa prescription (dans la plupart des Etats des USA, le délai de prescription est de 6 ans).

[20] Muriithi, L. 5-7.

[21] Halperin, Pes, L. 16-18.

[22] Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L. 16-20.

[23] Brown, p. 38.

[24] Giles, Udvardy, Mitsanze, L. 80.

[25] Udvardy, Giles, L. 75; Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L.24.

[26] Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L: 62-64; Udvardy, Giles, 2011, L. 1-12.

[27] Udvardy, Giles, L. 62-66.

[28] Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L. 50-54.

[29] Fincham, p. 45.

[30] Mashberg, Sending Artworks Home, but to Whom?, L. 1.

[31] Giles, Udvardy, Mitsanze, L. 62-64.

[32] Koons, L. 7-9.

[33] Udvardy, Giles, Mitsanze, pp. 571-572.

 

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